Le « développement » et la Guyane
Je l’entends souvent, vous aussi vous l’avez déjà entendu. En Guyane, le mot « développement » est partout. Il est employé assez facilement par tous.
Partie intégrante du vocabulaire des campagnes électorales, des discours de l’Etat, des rapports administratifs, des projets européens, des politiques publiques et j’en passe. On parle de développement économique, de développement du territoire, de développement de l’intérieur ou bien encore de développement des communes isolées.
Le mot semble aller de soit, qu’il n’est à aucun moment donné questionné.
Il y a quelques années en arrière, alors que je travaillais à la Préfecture de Guyane, au plus près de l’élaboration et de la mise en oeuvre des politiques publiques, une discussion avec une collègue sur les conséquences concrètes de nos actions sur le terrain, nous a conduites à nous interroger.
Quels sont réellement les fondements de ces si nombreuses politiques publiques qui semblent suivre un même objectif, celui d’intégrer et d’accompagner les populations vers un modèle considéré comme le seul souhaitable ?
Plusieurs années plus tard, la lecture de Gilbert Rist (sociologue suisse spécialisé dans les questions liées au développement) m’a offert un véritable cadre de réflexion. A aucun moment il ne parle de la Guyane. Pourtant, son analyse du développement comme « croyance occidentale » a profondément fait écho à ce qui peut se mettre en place sur le territoire guyanais.
En tant que Kali’na, son livre a eu une résonance particulière chez moi. Car notre histoire, je dirais même que nos histoires – amérindiennes – sont justement celles d’une confrontation permanente avec des modèles de développement pensés ailleurs, et appliqués dans nos village au nom du progrès, de la modernité et du développement.
Et si tout cela était loin d’être une évidence ?
Je vous propose une petite synthèse de l’ouvrage « Le développement, histoire d’une croyance occidentale » de Gilbert Rist.
Bonne lecture !
Une croyance occidentale

Chapitre après chapitre, Rist démontre factuellement que le développement n’est pas une réalité observable, mais bien un récit occidental dans l’histoire de l’humanité. Pour mener son travail il mobilise la philosophie, l’histoire, l’anthropologie et l’économie.
Un postulat : Le développement c’est le progrès

Très jeune nous apprenons que le développement est quelque chose de positive, qu’il est synonyme de progrès et d’avancée.
Appliqué aux politiques gouvernementales, aux pays, il devient un objectif a atteindre, car il faut « rattraper le retard ».
Rappelez-vous de ces cours de géographie au collège ou encore au lycée, ces fameux pays « sous-développés » qu’il faut aider. Des États, qu’il fallait aider, car jugés incapables d’atteindre par eux-mêmes cet objectif ultime.
« […]le couple « développement »/ « sous-développement » maintient l’existence d’un écart entre les diverses parties du monde et le construit de manière à justifier la possibilité – ou la nécessité – d’une intervention, car on ne saurait rester passif face au spectacle de la misère. » – Gilbert Rist
Fut un temps où il était question de « civiliser » les peuples, aujourd’hui il est question de les « développer ». Un changement de vocabulaire mais de pas de logique.
« […] à partir de 1949, plus de deux milliard d’habitants de la planète vont -le plus souvent à leur insu – changer de nom, être considérés “officiellement”, si l’on peut dire, tels qu’ils apparaissent dans le regard de l’Autre et être mise en demeure de rechercher ainsi leur occidentalisation en profondeur au mépris de leur propres valeurs; » – Gilbert Rist
Un nouveau récit
Il fallait écrire un nouveau récit pour atteindre un certain nombre de peuples dans le monde, pour qu’ils renoncent à leurs propres valeurs afin qu’il s’occidentalisent et qu’ils suivent la « voie du développement » tracée par d’autres pour eux.

« Ils ne seront plus Africains, Latino-Américains ou Asiatiques (pour ne pas dire Bambaras, Shona, Berbères, Quechuas, Aymaras, Balinais ou Mongols) mais simplement “sous-développés« . » – Gilbert Rist
On obtenant leur indépendance, certains Etats ont cru gagner respectabilité et prospérité. Que nenni. Ils sont surtout tombés dans un piège bien organisé.
« […] leur droit à l’autodétermination s’est échangé contre le droit à l’autodénomination et, en conquérant leur indépendance politique, ils perdaient leur identité et leur autonomie économique […] l’ère du “développement” est aussi celle de l’avènement généralisé de l’espace économique, à l’intérieur duquel l’accroissement du PIB constitue l’impératif majeur. » – Gilbert Rist
Le seul modèle imposé est celui du progrès, de l’industrialisation et de la croissance.
Dans les années 1970, plusieurs alternatives au développement voient le jour dans les Pays dit du Sud.
Ujamaa
Rist prend l’exemple de l’Ujamaa en Tanzanie. Le concept d’Ujamaa a adopté dans ce qu’on appelle « la déclaration d’Arusha » porté par le président Julius K. Nyerere. Le président qui avait mené la Tanzanie à l’indépendance.

Rist expose les principes et les propres contradictions de l’Ujamaa. Entre autonomie, désaliénation économique, justice sociale et égalité, l’Ujamaa est un modèle de système qui rejette celui imposé par les pays occidentaux.
« On pourrait dire aussi qu’ils s’agit d’une sorte de “socialisme humaniste” qui refuse l’individualisme occidental pour lui substituer l’éthique sociale propre à la famille africaine traditionnelle. » – Gilbert Rist
Le projet s’appuyait sur l’idée de self-reliance, mais le pays restait très dépendante de l’aide extérieur.
Le bilan a été tiré par Nyerere lui-même :
« Dix ans après la déclaration d’Arusha, la Tanzanie n’est certainement ni socialiste ni autosuffisante. La nature de l’exploitation a changé, mais l’exploitation n’a pas été éliminée complètement […] La Tanzanie est toujours une nation dépendante et non une nation indépendante. Nous n’avons pas atteint notre but : il n’est même pas en vue. » – Gilbert Rist
L’échec de l’Ujamaa ne signifie pas qu’il était faux. Il montre surtout l’extrême difficulté de créer un autre modèle dans un monde structuré par la domination économique globale.
Le développement durable et développement humain
Au fil des chapitres, Rist explique comment le « développement » critiqué pour ses échecs, s’est adapté pour survivre. Une lente bascule, tout d’abord, vers le « développement durable » :
»[…] comme toute bataille, celle qui est mené « au nom du développement » fabrique ses slogans et celui du « développement durable » est désormais entré dans la langue de tous les « développeurs » : aucun projet n’est désormais pris au sérieux (c’est-à-dire financé) s’il ne comporte un « volet environnement ». » – Gilbert Rist
puis vers le « développement humain » :
« Nouvel oxymore, qui a suscité bien des sarcasmes […] il s’agissait de proposer, pour échapper à la tyrannie du PIB, un nouvel « indicateur de développement humain » (IDH) qui, pour chaque pays, combine trois variables : le revenu, l’espérance de vie et le niveau d’éducation. » – Gilbert Rist
Un basculement qui ne remet jamais en cause sa logique centrale :
« C’est toujours la pauvreté qui est scandaleuse plutôt que la richesse. » – Gilbert Rist

La globalisation comme simulacre du « développement »
Un chapitre dans le livre qui porte bien son titre. Rist, démontre que la globalisation ne fait que conserver les logiques profondes du « développement ».

Vers la fin du XXème siècle, l’ère est propice a entendre un discours plus modeste. En effet, il n’était
« plus question de promettre le « développement », c’est-à-dire d’assurer à tous le même bien-être que celui dont jouissent les régions « développées ». Tout le monde a pris acte que cet espoir était irréaliste […] »
Désormais, la grande préoccupation est la réduction de la pauvreté, un thème « à la fois ancien et sérieux ».
En 2000, la Banque mondiale affirme dans l’introduction d’un Rapport sur le développement que « la pauvreté au milieu de l’abondance constitue le plus grand défi au monde ».
« […] à l’échelle mondial, l’abondance ne constitue qu’un petit îlot au milieu de la pauvreté […] la pauvreté en « défi » (lancer par qui ?) » – Gilbert Rist
La Banque mondiale adopte une solution implacable « mieux faire fonctionner les marchés en faveur des pauvres », c’est-à-dire tout faire pour intégrer les pauvres dans le système de marché. Oh la belle solution !

Finalement la « lutte contre la pauvreté » n’est que le dernier avatar des stratégies liées au « développement ».
La dure réalités c’est que les « pays du Sud » sont davantage absorbés dans la gestion de crises politiques internes que par le bien-être de leur population.
De l’autre côté, les différentes crises économiques aux Etats-Unis et en Europe ont poussés ces pays à se concentrer sur un « retour de la croissance ».
Ces différents enjeux politiques ont relégué le « développement » au dernier rang des préoccupations voire devenue inexistant dans le discours dominant.
Aujourd’hui, il ne veut plus rien dire, ni pour les pays riches, ni pour les pays pauvres.
Le « Vivir bien » ou le « Bien vivir »
Dans ce contexte néolibéral, en 2006, un pays d’Amérique du Sud se démarque.
La Bolivie met en place le « vivir bien » (aussi appelé « bien vivir ») et rompt avec la logique occidentale.

« Le « bien vivre » constitue une critique explicite du modèle occidental considéré comme individualiste, non seulement parce qu’ « on ne pas vivre bien si les autres vivent mal », mais aussi parce qu’il s’oppose au « mieux vivre » (vivir mejor) ou au simple »bien-être » qui se réduisent l’un et l’autre – selon les auteurs du Plan – à la seule accumulation de biens matériels. » – Gilbert Rist
Une vision relationnelle et collective de la société qui repose sur :
- La relation aux autres
- La relation avec le Terre-mère (la Pachamama)
- La Convivencia, c’est-à-dire le vivre ensemble, la cohabitation, la coexistence « qui permet de rassembler les divers populations autochtones jusque-là injustement marginalisées. »
Ce plan de développement a été mise en œuvre pendant 6 ans sous la présidence d’Evo Morales. Au coeur de ce plan, il y a trois piliers :
- Ressources naturelles nationalisées
- Redistribution des gains
- Réforme agraires en faveur des populations indigènes
Cependant, des tensions apparaissent dans le pays comme celui autour du projet de route qui devait traverser le territoire indigène et parc national Isiboro Secure, qui sera abandonné en octobre 2011 sous la pression des communautés indigènes protestant contre le fait qu’elles n’avaient pas été consultées sur ce point.
« Le « cas bolivien », qui conjugue une rhétorique militante et novatrice avec un nécessaire pragmatisme gouvernemental, montre simplement que le « développement », tel qu’il a été proposé depuis plus de soixante ans, est aujourd’hui remis en question par ceux-là mêmes qui étaient censés en être les premiers bénéficiaires. » – Gilbert Rist
Le cas bolivarien est, jusqu’à ce jour l’une des tentatives les plus abouties de construction d’une alternative au « développement ». Comme le dit Rist :
« La « bonne vie » que recherchent les Boliviens s’écarte résolument de la croyance selon laquelle plus serait nécessairement mieux. D’autres pourraient s’en inspirer.«
La décroissance
La croissance, présentée comme une solution universelle, ne fait qu’aggraver les inégalités et détruit les ressources naturelles.
C’est là, que les « objecteurs » de la croissance entrent en scène, en affirmant qu’il faut « décoloniser notre imaginaire ».

La décroissance semble alors être, en surface, une solution.
« En effet, si une chose est considérée comme mauvaise (en l’occurrence la croissance), faut-il admettre que son contraire est nécessairement bon ? Rien n’est moins sûr. Il faut se méfier des mots. » – Gilbert Rist
Jean-Claude Besson-Girard, théoricien de la décroissance, ajoute :
« […] prôner la décroissance pour s’opposer à la croissance constitue une manière de « céder à la tentation de la réponse » et oblige à porter le débat sur le terrain de l’économie dont on prétend s’affranchir. Le piège se referme à partir du moment où l’on est contraint de penser avec le mots des autres. »
Rist appel à un changement de paradigme économique pour tendre vers une société plus juste et viable.
« […] puisque la plupart des problème auxquels les sociétés contemporaines sont confrontés découlent des « exigences » et des « impératifs » de l’économie, le temps n’est-il pas venu de s’interroger de façon radicale sur le cadre conceptuel sur lequel celle-ci se fonde ? »
Gilbert Rist


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